FANTASK, le mook qui ne craint pas l’érotisme

par | 24 Mar 2022 | Illustration

couverture Luciféra 37

En mai 2021 sortait en librairie le n° 1 de Fantask, un mook semestriel dépendant du groupe Dargaud. Belle initiative, généreuse (250 pages!) et thématique. Ce Fantask proposait un dossier entièrement consacré à « la tentation du mal » et affichait comme slogan « le mook qui analyse autrement les cultures pop ». Dans son dossier de presse, Rodolphe Lachat, le directeur de la rédaction affirmait son ambition : faire de son magazine « un lieu de réflexion, de conversation, d’érudition, sur tous les aspects de la culture populaire, par ceux qui la font, ceux qui la pensent et ceux qui la nourrissent ». Pour cela, des articles de fonds, des entretiens fleuves, de l’iconographie, beaucoup d’illustrations.

Sollicités par Fantask pour écrire des articles, nous avons été séduits par la liberté qui nous était proposée. Par ces temps de moraline, gangrenés par les nouveaux censeurs autoproclamés, imposant insidieusement une autocensure générale, Fantask n’a pas hésité une seconde à considérer l’érotisme et même la pornographie comme une part importante de la culture populaire (laissons donc aux officines publicitaires le terme de « pop culture » à la mode, tout devient pop et pardonnons à Fantask ce label « marketing »).

 

Ainsi avons-nous été débauchés pour deux articles sur l’érotisation du Mal : « L’idolâtrie des Satanes » et « Les louves SS », illustrés tous deux par nos propres archives. Le premier texte revenait sur quelques figures de succubes dans la littérature (le délirant La Papesse du diable du surréaliste Ernest Gengenbach), le cinéma (La Goulve et La Papesse, de Mario Mercier, concepteur d’un « witch-cinéma ») et la scène (la démesure hérétique de Rita Renoir). La part belle était laissée aux héroïnes italiennes des « fumetti per adulti » qui avaient déferlé dans les années 1970 : Luciféra en tête, mais aussi Shatane, amoureusement dessinées par Leone Frollo, ou encore Belzeba, la fille de Satan, de Stelio Fenzo, un disciple d’Hugo Pratt. Le second article était le plus sulfureux, que peu de magazines auraient osé commanditer : les louves SS, résurgence de la guerrière amazone, sanglées dans leurs uniformes et bottées, le regard cruel, elles appartiennent à la mythologie moderne du sadomasochisme, jouissant d’un pouvoir absolu, aboyant des ordres ne supportant aucune

Greta_fantask

rébellion, régnant en souveraine sur des régiments de soldats dévoués à leur reine, torturant et tuant leurs prisonniers-esclaves. Tout cela mériterait un livre entier. Nous étions revenus aux sources de cette figure sadique : les « stalag fictions » publiés en Israël dans les années 1950, les pulps écrits en France (Gretchen en uniforme, La Panthère nazie, etc.), les films dits de « nazisploitation » avec la plus iconique de toutes les louves : Ilsa, parée des mensurations affolantes de Dyanne Thorne, ex-danseuse de night-club qui trouvait, la poitrine pointant sous son uniforme SS, une consécration mondiale et dont Rob Zombie rendra hommage dans sa fausse bande-annonce de Werewolf Women of the SS, conçue pour le programme « grindhouse » de Quentin Tarantino et Roberto Rodriguez en 2007. Il y avait aussi les « Men’s magazines » américains (True Story, Man’s Live, Real Men, etc.) et bien sûr encore des fumetti italiens avec une héroïne blonde du nom de Hessa von Thurm, créée par Renzo Barbieri.

couverture Fantask n°2

Voici qu’en avril 2022 sort le deuxième numéro thématique de Fantask, sur « le derrière de la pop », autrement dit sur la vie sexuelle des héros populaires : « Traité de manière frivole, légèrement grivoise ou franchement porno, le cul de la pop, qu’il soit revendiqué comme un étendard, passé sous silence ou complètement fantasmé par ses fans, interroge les époques qu’il traverse, montre les doutes, les révolutions et les tabous qu’elles véhiculent ou qu’elles fabriquent elles-mêmes. Des fan arts aux analyses d’écrivains ou de spécialistes, ce numéro vous en propose un large panorama (R. Lachat, éditorial).
Sommaire copieux : les détournements parodiques en BD (par Bernard Joubert), les parodies dans le cinéma 

porno (par Claude Gaillard), les filles perdues d’Alan Moore, la sexualité des super-héros, les booklets sadomasos illustrés anonymement par Joe Shuster, l’un des créateur de Superman, les vampires (entretien avec Stéphane du Mesnildot), la collection « Chute libre » (entretien avec Jean-Claude Zylberstein).

Pour notre part, en quelques pages, nous racontons la naissance, la grandeur puis la décadence du roman porno populaire, souvent qualifié de « romans de gare ». Cette proposition d’article est encore la preuve de l’esprit de curiosité qui anime ce mook. Les romans pornos de gare sont généralement délaissés, pour ne pas dire ignorés, des études sur la littérature érotique. Et pourtant, sur leur mauvais papier et avec leurs tirages industriels, ils ont contribué largement à la démocratisation de l’érotisme. Laquelle est à l’origine du terme de « littérature pornographique », formule stigmatisante visant à interdire. Tant qu’elle était réservée à une élite, achetant des tirages limités sous emboîtages pompeux, dans des impressions luxueuses, la pornographie ne gênait pas (le pouvoir et lesdites élites). Dès qu’il fut possible d’éditer des romans bon marché et de les diffuser largement, en destination du « peuple », le terme de « pornographie » s’est aussitôt coloré de « vulgarité ». Ces romans furent jugés dépourvus de qualités esthétiques et même considérés comme dégradants, voire dangereux, des romans à contrôler et à interdire. L’âge d’or se situe dans les années 1970-1990, avec la libération sexuelle, l’essor des hypermarchés et des relais de gare, dans lesquels se déversent des cargaisons de pockets sexy puis franchement pornos : collections « Aphrodite », « Cupidon », « Eroscore », « La Brigandine », sans oublier les crapoteux et parfois très pervers « Brigade mondaine » publiés par Gérard de Villiers.

La part du lion revient à Media 1000, toujours en activité, longévité méritoire alors que désormais le marché est exsangue et que les relais de gare n’aiment plus trop exposer ces livres. Les « Confessions érotiques » et « Les Interdits » sont les collections mythiques du label, dirigé jusqu’à son décès en juillet 2020 par Georges Pailler, alias Esparbec, créant en 1986 un industrieux « atelier pornographique » avec son équipe d’auteurs, de rewriters, de correcteurs, ringardisant tout ce qui se faisait alors en refusant le style métaphorique pour une écriture plus sexuelle. Je vous l’assure, dans les plus de mille romans publiés par Media 1000, il s’en trouve certains qui sont des chefs-d’œuvre (certains « Darling » d’Esparbec lui-même, La Fiancée des bouchers d’Eve Arkadine), qui vont au bout de leurs obsessions (Glory Holes de Frédéric Mancini) et qui sont des sommets virtuoses d’insanités (Il m’avait mise à l’engrais ou J’ai épousé un gynécologue pervers

Les dents de l'amour - Couverture

de Carlo Vivari, sont dignes des récits les plus tordus de la littérature SM).

Dans ces articles, nous ne manquons évidement pas de rappeler l’influence de la littérature de flagellation de l’entre-deux-guerre. La couverture originale d’Attelages humains de notre chère Select-Bibliothèque est reproduite. C’est justement dans les collections de « romans de gare » des années 1980 que nous avions découvert une réédition pirate de ce texte incroyable, dans la collection « Le Scarabée d’or » des éditions Dominique Leroy, point de départ d’une aventure que nous racontons dans L’Obsession du Matto-Grosso.

A l’heure de la grande frilosité éditoriale, de l’autocensure généralisée, des cris d’orfraies des nouveaux puritains et de la main-mise des cabinets d’avocats dans le monde du livre (lesquels se nourrissent du spectre de la censure pour justifier leurs relectures de manuscrits et demander des coupes au lieu de défendre la liberté de publication de leurs clients), saluons Fantask, que la pornographie, même la plus sauvage, n’effraie pas.

Voir : http://huginnmuninn.fr/fr/collection/editions-fantask